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Témoignage

Antoine Fix

Mon père, Antoine Fix, est aveugle depuis près de 25 ans et il vit toujours dans sa ferme natale à Pfettisheim avec sa famille. Ce maintien à domicile a été rendu possible grâce aux aides proposées par servir+ pro.

Ainsi tous les matins et par tous les temps, c’est Cécile qui la première, de sa voix joyeuse et décidée, va saluer « Monsieur Fix ». Entre eux deux, c’est un travail de collaboration dans une relation de confiance, qui s’établit pour réaliser les mille gestes nécessaires, de la marche au repas en passant par la grande toilette où Mme Cécile bichonne mon père en lui massant le dos, les jambes, les pieds jusqu’aux orteils et avec une bonne crème ! Pour mon père, plein de bonne volonté, c’est un effort d’attention important que de s’adapter aux consignes verbales ! Véritable prouesse au quotidien ! En aveugle, il a gardé une perception fine des gestes et de l’équilibre, et ce travail à deux a quelque chose d’une danse harmonieuse…

Faire attention , écouter, obéir… sacré chemin d’humilité qui ne se fait pas sans peine :

« Isch moess doch olles met moche ! », se plaint quelques fois mon père. « C’est bientôt fini ?... »

Il y a aussi le kiné Antoine qui passe et qui de sa voix puissante remplit d’énergie son entourage :

« Tenez Monsieur Fix ! Un bon verre de sirop de fraise et on y va… 1, 2, 1, 2, 1… les bras en l’air !... plus haut ! »

Mon père a eu bien du mal à comprendre ce que vient faire avec lui cet étranger aux manies bizarres… et l’une ou l’autre fois, il n’a pas hésité à dire au kiné qu’il était un « Emmerdeur ! », ce qui faisait bien rire Monsieur Fix.A propos de mobilité, je me souviens : Papa devait avoir 95 ans et une mauvaise chute l’avait mené à l’hôpital dont il est ressorti au bout de 3 semaines, solide, avec quelques vis pour tout arranger. Mais voilà ! Le séjour y avait été un peu long et en sortant il ne marchait plus… ! Gros souci ! Comment allait-on faire ? Il fallait songer à le mettre en maison de retraite ou ailleurs… Bas le moral !
« Ne vous inquiétez pas, il va remarcher ! », a lancé Cécile.

La chambre a été équipée de nouveaux matériaux, élévateur, plateau tournant pour les virages en position debout… Cécile a aidé mon père à s’asseoir au bord du lit et lui a dit avec calme et fermeté :
« Allez, debout Monsieur Fix » et la magie a opéré. Petit à petit, il a remarché avec un déambulateur tout en étant accompagné, mais il n’a pas repris le vélo d’appartement, ni les escaliers devenus trop dangereux. Pendant des années mon père a pu bénéficier de la bibliothèque des aveugles où il a nourri sa passion de l’histoire. Pour les infos, il écoutait la radio, mais progressivement il s’en est désintéressé.

La fatigue de l’âge aidant, il a eu du mal à suivre : la radio parlait trop vite, les phrases étaient trop compliquées… et l’audition baissait un peu…Il a fallu prendre un peu le relai par une lecture et des dialogues plus adaptés. Il est maintenant plus difficile de capter son attention et de l’intéresser. Mais il y a des jours où cela va mieux comme ce dimanche dernier.

« Il paraît que le pape François va autoriser l’ordination des hommes mariés… Qu’en penses-tu ?
- Oh !.... cela ne me concerne plus.
- Oui, mais que penses-tu de l’idée ? Que des hommes mariés deviennent prêtre, est-ce plutôt une bonne chose ou une mauvaise chose ?
- Je crois que c’est une bonne chose !
- Peut être que les femmes pourront 
un jour accéder à la prêtrise, la situation actuelle ne me plaît pas.
- Oui, c’est une injustice »

S’il y a des moments de dialogue possible, bien souvent Papa ne sait plus où il en est :
« Qu’est-ce que je dois faire ?... Au secours !... Je suis abandonné… Je ne sais plus où je suis… Personne ne m’écoute… Litanie difficile à entendre… Papa a besoin d’être aidé pour se resituer, il a le sentiment d’habiter ailleurs que chez lui, sa mémoire lui fait défaut et il ne se retrouve plus en lui :
« Ramène- moi à la maison ! »

Bien souvent il ne reconnait plus ses proches :
« Qui es-tu, toi ?
- Je suis Madeleine.
- Ah ! Ma sœur.
- Oh non ! Ta sœur aurais près de 110 ans… Elle est passée dans un autre monde !
Je suis Madeleine ta fille et je suis retraitée.
- C’est une bonne situation. »

Alors, ensemble, on reprend la liste de ses enfants et de leurs conjoints.

Pas facile de parcourir le sentier de la vieillesse !... et dire qu’il y a des hommes qui choisissent d’aller grimper vers les plus hauts sommets sur des sentiers non balisés, dans des conditions physiques très difficiles. Quel courage ! J’admire tous ces gens sur leur chemin de vie et j’admire tout particulièrement mon père, héros de l’ordinaire !

Madeleine Schaller,
Pfettisheim le 22 mai 2014 

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